Dérailleurs

Une Voie Verte pas toute rose !

Autopsie d’un aménagement cyclable. Entre les communes de Biéville-Beuville et Blainville-sur-Orne, la D141 est longée sur un peu plus d’un kilomètre par un aménagement cyclable réalisé par les deux communes avec l’aide de Caen-La-Mer. Cette voie est d’une largeur correcte (environ 2,50 m., soit le minimum réglementaire) sur la quasi-totalité de son parcours. Elle est pourvue d’un très bon revêtement en enrobé. Une ligne médiane rappelle aux distraits qu’elle est à double-sens, et réduit donc les risques de collision frontale. Elle n’est pourvue d’aucune signalisation directionnelle. L’entretien laisse à désirer : la végétation gagne par endroits et réduit la largeur utile ; on note par endroits des accumulations de graviers projetés par les voitures. Elle présente surtout de graves défauts de conception, qui ont tous pour origine une méconnaissance ou une mauvaise application des règles ou du code de la route : sa dénomination, les priorités et le traitement des entrées et sorties.

Usurpation d’identité. Cet aménagement a toutes les caractéristiques d’une piste cyclable, mais la signalisation de police indique qu’il s’agit ici d’une « voie verte ». C’est là un usage inapproprié de l’appellation « voie verte ». Une « voie verte » est une « route indépendante » :  ce n’est pas le cas ici (pour l’anecdote, la « voie verte » Caen-Ouistreham est, elle, signalée comme « piste cyclable » !) De toute évidence, la voie en question est bien une piste cyclable, dépendante de la chaussée qu’elle longe. Pourquoi cette usurpation d’identité ? On peut penser que ses promoteurs avaient pour souhait d’y autoriser les piétons. De fait, la voie est très empruntée par des promeneurs ou coureurs à pied. Mais s’il s’agissait d’une piste cyclable, ils pourraient tout autant l’utiliser, car selon l’article R412-35 du code de la route : « Lorsqu’il ne leur est pas possible d’utiliser les emplacements qui leur sont réservés ou en l’absence de ceux-ci, les piétons peuvent emprunter les autres parties de la route en prenant les précautions nécessaires. » Il y a donc une autre raison.

Règles de priorité. On peut supposer que les « responsables » souhaitaient s’affranchir des règles de priorité relatives aux pistes cyclables (Article R415-14 du code de la route : « Pour l’application de toutes les règles de priorité, une piste cyclable est considérée comme une voie de la chaussée principale qu’elle longe, sauf dispositions différentes prises par l’autorité investie du pouvoir de police »). La « voie verte » étant une route, ils ont pu laisser libre cours à leur volonté de laisser la priorité à la voiture : aux deux intersections (un carrefour avec une petite route peu fréquentée, et le débouché d’ un chemin interdit à tous véhicules motorisés, sauf agricoles !) les cyclistes doivent s’arrêter à un stop pour laisser passer les voitures. Cette disposition est le principal défaut de cette voie, et crée un danger pour ses usagers, y compris piétons (ou rollers). En effet, ces derniers restent, eux, prioritaires. Les automobilistes franchissant la voie doivent donc laisser passer les piétons, mais passer avant les cyclistes. On peut douter qu’ils prennent le temps d’y réfléchir… Dans les faits, ils ne savent en général pas trop quoi faire, et souvent s’arrêtent, par précaution… Ou simple bon sens ! Mais certains passent parfois sans ralentir (« je suis prioritaire, j’en profite ! »). De leur côté, les cyclistes ne s’arrêtent presque jamais aux « stops » et, « au mieux », ralentissent. De toute façon, selon les carrefours et leur direction, ils n’ont parfois aucune visibilité sur les véhicules qu’ils sont censés laisser passer (présence d’une haie par endroits).

Les entrées et les sorties. Côté Biéville, la voie s’interrompt brutalement et parallèlement à la route qu’elle longe. L’espace est réduit, encombré par des plots, et il faut se retourner pour voir arriver les voitures. Quand on y entre en direction de Blainville, il faut franchir en biais une petite bordure : il y a risque de chute. C’est un endroit mal étudié et très accidentogène. Des logos « vélos » apposés sur le trottoir d’en face incitent les cyclistes, au mépris du code de la route, à s’y engager malgré sa faible largeur (2 m). Mais cela met en insécurité les piétons, et n’apporte pas grand chose aux cyclistes : il faut, là encore céder le passage aux véhicules entrant ou sortant du lotissement voisin, et, après une trentaine de mètres, revenir sur la chaussée. Côté Blainville, la voie est à moitié barrée par le socle en béton, très dangereux , d’un poteau électrique. Sa largeur est ensuite refuite (2 m, entre une haie et une clôture), et elle débouche, sans signalisation ni possibilité d’en sortir, sur un trottoir : les cyclistes devraient alors mettre pied à terre pour rejoindre la chaussée… Pour ces horripilantes raisons, cette voie, qui aurait pu (qui pourrait ?) être une belle piste cyclable, présente toutes les caractéristiques du verre plus qu’à moitié vide. Elle répond visiblement à une demande des piétons, mais pas aux besoins des cyclistes. Il suffirait pourtant de presque rien, ce qu’on appelle la « culture vélo » et qui de toute évidence a fait cruellement défaut à ses concepteurs.

 
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La preuve en photos. Crédit photo Jérôme Hourquet.

côté Blainville, la piste débute (ou s'interrompt) sur un trottoir, sans aucune signalisation : on n'a donc pas le droit d'y aller, et on est en infraction quand on en sort !


 

à Blainville, la voie est un peu étroite.


 

Intersection avec un chemin interdit à tout véhicule. Qu'importe : les cyclistes doivent s'arrêter ! En repartant, ils doivent faire attention au soubassement en béton d'un poteau électrique qui barre la voie : imaginerait-on une situation semblable sur une autoroute ?


 

dans sa majeure partie, la voie est assez large et très bien revêtue, mais l'entretien n'est pas assez régulier.


 

intersection avec une petite rue peu fréquentée. Qu'importe, et au mépris du code de la route et de toutes les recommandations, les cyclistes doivent s'arrêter. Venant de Biéville, la haie leur cache les véhicules qu'ils sont susceptibles de laisser passer...


 

côté Biéville, l'entrée/sortie est mal conçue et dangereuse.


 

à Biéville, des logos incitent les cyclistes à poursuivre sur le trottoir d'en face, là encore au mépris de la loi.

4 commentaires sur Une Voie Verte pas toute rose !

  • Antoine

    Bonjour,
    Merci pour cet article très intéressant.

    Une première remarque qui m’intrigue. Lorsque vous indiquez « Des logos « vélos » apposés sur le trottoir d’en face incitent les cyclistes, au mépris du code de la route », entendez-vous que ce sont les logos qui sont contraire à l’esprit de la loi, ou bien le fait de s’engager sur le trottoir pour le cycliste ? Dans ce cas, la signalétique ne prime-t-elle point sur la règle générale ?

    Mon autre remarque vient de la découverte d’un fait qui me surprends tellement il est systématiquement outre-passé à Caen et concerne les règles de priorité relatives aux pistes cyclables. Si la piste cyclable est considérée comme une voie de la chaussé principale, alors si j’ai bien compris, elle devrait donc bénéficier des mêmes règles de priorité. De mon point de vue de cycliste, excepté pour le centre ville que je pratique peu et donc je connais mal depuis la mise en place de tous les aménagements cyclable, j’ai l’impression que lors d’une intersection entre une piste cyclable et une chaussée, c’est toujours le cycliste qui a le céder le passage à Caen. Et ce même lorsque la chaussé traversée est très peu fréquentée d’une part, ou que la bande cyclable se trouve entre un passage piéton et un céder le passage.

    J’espère pouvoir continuer cette discussion lors d’une AG.
    Cordialement,
    Antoine

  • Jérôme

    En matière de signalisation routière, et à l’exception du stationnement/arrêt interdit, c’est la signalisation verticale qui indique la règle. Les marquages au sol ne sont là que pour apporter une « lisibilité » complémentaire. Or, à l’endroit signalé, il n’y a pas de panneau, et l’aménagement est clairement un trottoir. Il y a donc une ambiguité entre cette absence de panneau et les logos peints.
    Il n’est pas rare, malheureusement, de trouver ainsi des logos « vélos » sur des trottoirs. A Lion sur mer, on trouve aussi des logos « vélos » sur les chaussées : ça ne fait pas des rues des pistes cyclables et les voitures continuent d’y rouler. Ce n’est pas conforme à la règle et ça laisse la porte ouverte à toute interprétation. En l’état, soit c’est une piste cyclable et il faut un panneau (et en l’absence de trottoir les piétons pourraient l’emprunter), soit c’est un trottoir et il est interdit aux cyclistes de plus de 8 ans.
    En cas d’accident entre un cycliste et un piéton, l’affaire pourrait être portée en justice, par le piéton qui voudrait incriminer le cycliste, ou par le cycliste qui se retournerait contre le maire…
    Concernant les priorités, une piste cyclable devrait en effet toujours suivre les mêmes règles que la chaussée dont elle dépend. Malheureusement, le code de la route prévoit la possibilité de déroger à la règle, et c’est l’exception qui a tendance à prévaloir, à Caen comme ailleurs. Cependant, la situation est ambigüe, car dans d’autres articles le code de la route prévoit qu’un véhicule tournant à droite ou à gauche doit céder la priorité aux cyclistes circulant sur les pistes qu’il franchit, et là sans exception possible. Là encore, en refusant d’appliquer la règle, les gestionnaires de voirie, et les maires en particulier, se mettent en « insécurité juridique »… Et mettent les cyclistes en insécurité tout court !

  • bertrand bres

    bonjour,
    les commentaires me paraissent sévères, et, à mon avis nuisent à la cause du vélo.
    je ne suis pas choqué que les voitures soient prioritaires systématiquement sur les vélos, car étant cycliste moi aussi, je préfère rester maitre de mon destin et ne pas prendre le risque de faire confiance à un usager motorisé qui peut faire une erreur. De plus, question de développement durable, cela ne coute rien à un cycliste de s’arréter (ou de fortement ralentir), ce qui n’est pas le cas pour une auto.
    Il me semble qu’il serait plus positif dans votre commentaire d’idiquer qu’il faut banir systématiquement les stop sur un itinéraire cyclable au bénéfice d’un cédez le passage.
    bien cordialement

  • Jérôme

    Je réagis en tant qu’auteur de l’article et usager régulier de cet aménagement.
    Pour moi, la loi c’est la loi. Or, la loi indique qu’une piste cyclable a les mêmes règles de priorité que la route dont elle dépend. On demande aux autorités gestionnaires d’appliquer la loi, pas de la détourner ou de l’interpréter à leur manière. En l’ocurrence, un « cédez le passage » serait tout aussi ridicule qu’un stop pour donner la priorité à… rien puisqu’un des stops est installé à un carrefour avec un chemin interdit aux véhicules motorisés ! A contrario, aucune indication n’est donnée aux cyclistes qui sortent de ce chemin et débouchent sur la route, ni à ceux qui se retrouvent contre leur gré sur le trottoir et doivent en sortir : là, il y a véritablement danger ! Avoir la priorité ne signifie ne plus être maître de son destin, et tous les usagers de la route le savent. On peut être prioritaire et attentif aux autres, et les vrais cyclistes le vivent tous les jours…. Justement à cause d’une « dominance de fait » de la voiture (combien d’automobilistes persuadés que la priorité à droite n’est pas applicable aux vélos ??). Ensuite, le vrai débat de « développement durable » n’est pas dans les économies réalisées par une voiture qui ne s’arrête pas, mais dans le transfert modal à grande échelle. On estime les déplacements à vélo dans l’agglo caennaise à 2%. A comparer aux 50% atteints par certaines villes européennes : là est la marge de progression, et pour que cette progression ait lieu, il faut privilégier le vélo, et pas seulement tenter de mettre à l’abri les quelques cyclistes qui tentent coûte que coûte de sortir. Enfin, un aménagement aussi mal conçu dissuade une partie de ses utilisateurs potentiels : les cyclosportifs l’utilisent peu (la piste a pour elle d’être bien revêtue). Il faut CHANGER DE POINT DE VUE, et du reste c’est aussi l’ambition de la loi : les usagers fragiles d’abord ! Ce n’est pas en disant aux automobilistes qu’on maintient leurs privilèges qu’on les fera changer…