Dérailleurs

Marianne et Dozulé

Marianne d’Or, vous avez dit Marianne dort ?

Un quart de page dans Ouest-France le 3 novembre (1) avait alerté nos sens vélocipédiques toujours en éveil. Aussi, dès le samedi 5, nos reporters se sont rendus sur place, avec l’espoir de faire partager à nos lecteurs un reste de scoop. Car c’est en fait le mercredi 26 octobre, en présence de Jean-Louis Debré, président du Conseil Constitutionnel, que Sophie Gaugain, maire de Dozulé, a reçu une « Marianne d’Or du développement durable », en récompense du réaménagement « exemplaire » de la rue Emile Nicol. C’est, nous expliquait Ouest-France, « le côté développement durable du projet qui a été mis à l’honneur, car c’est un aménagement réalisé dans un souci de respect de l’environnement ».

Il faut bien le dire, nous avons tourné un peu avant de trouver la rue Emile Nicol : loin de la « grande rue » annoncée par le dossier de presse des « Marianne », c’est une rue plutôt étroite qui traverse un quartier pavillonnaire, parallèlement à la rue principale. Sur son site internet, la mairie de Dozulé indique que « ce projet avait pour vocation première la sécurité des piétons et des automobilistes dans ce quartier et l’amélioration dans ce cadre de vie par l’aménagement paysager », et se félicite que les travaux, terminés au printemps 2011 pour un montant de 580 000 € (dont 200 000 € de subventions) aient été réalisés « sans dépassement de budget, fait relativement rare pour le signaler ! »

Bon, autant le dire tout de suite, nous avons été déçus.

La rue Emile Nicol se présente comme une rue aménagée en zone trente, avec plusieurs dos d’âne et des plateaux surélevés revêtus de pavés rouges pour ralentir la vitesse. « Se présente comme », car ce n’est pas une zone trente, et même si dans les faits il semble délicat d’y rouler à vive allure, la vitesse (contrairement à la portion centrale de la rue principale toute proche) y reste autorisée à 50 km/h. Les plateaux surélevés, équipés de bancs et de végétaux, sont plutôt réussis. Un carrefour un peu décalé, avec priorité à droite, permet aussi de limiter la vitesse des voitures, et le reste de la rue, linéaire, est bordé de trottoirs et de quelques places de stationnements. Rien de moche, un aménagement plutôt efficace pour réduire la vitesse, mais fallait-il aller jusqu’à le montrer en exemple ?

Pour cela, il aurait fallu qu’il soit parfait et, s’agissant d’une Marianne, irréprochable sur le plan de la légalité. Ce n’est pas le cas. Les trottoirs, de largeur variable, sont par endroits très inférieurs à 1,40 m. , minimum réglementaire pour permettre le passage des handicapés et des poussettes (la rue Emile Nicol mène à l’école…). On n’y trouve aucun aménagement cyclable (et du reste la circulation des vélos ne figurait semble-t-il pas dans le cahier des charges) : l’aménagement ne respecte donc pas l’article L228-2 du Code de l’environnement, qui fait obligation de prévoir des aménagements cyclables dès lors qu’on réalise des travaux de voirie. On nous répondra peut-être qu’ « il n’y avait pas la place ». Dans ce cas, invitons madame Gaugain à échanger sa Marianne contre un voyage d’étude dans la ville cyclable de son choix … Les aménageurs (et les élus) soucieux de promouvoir les déplacements doux font des miracles dans peu d’espace (ce sont les voitures qui ont besoin de place, pas les vélos). Et il aurait suffi d’envisager une « zone de rencontre », une vraie, qui affiche son nom et ses ambitions, pour permettre un aménagement qui aurait peut-être eu une valeur exemplaire … Bref, notre découverte de la rue Emile Nicol nous a laissé sur notre faim.

Nous osions espérer que Marianne savait faire du vélo. Ce n’est pas encore tout à fait le cas. Alors nous avons promené notre spleen de cyclistes incompris dans les rues dozuléennes, histoire de voir si, quelque part, une intention affichée, un aménagement bien fait, ne permettrait pas de rentabiliser la sortie et de justifier quand même cette Marianne d’or. Las ! La rue Emile Nicol, finalement, n’est pas mal. Ailleurs c’est plutôt pire … Dozulé, comme l’immense majorité des petits bourgs français, semble vivre en voiture. Pas un vélo dans les rues en ce samedi après-midi. Quelques piétons circulent sur les trottoirs assez étroits (entre la maison et la voiture ?) Les vélos, on ne les voit qu’en peinture. Il y en a à l’entrée, côté Caen, sur les trottoirs, quelques logos sur un semblant de piste cyclable qui part de nulle part pour aller on ne sait où. Il y en a à la sortie, côté Rouen, quelques logos sur la chaussée pour donner l’illusion que ceux qui se présenteraient à vélo pour rejoindre le supermarché seraient protégés. Ceux-là sont invités à monter illégalement sur le trottoir et, s’ils souhaitent poursuivre, à traverser cahin caha un rond point pour rejoindre ce qui se présente (enfin !) comme une vraie piste cyclable bidirectionnelle, toute fraiche, dans un quartier en construction. Las, cette piste « au niveau du trottoir » ne respecte pas les règles, et laisse là encore un trottoir d’une largeur inférieure au minimum légal. Elle se termine en impasse, sur le portail du collège récemment rénové et qui ne semble pourtant pas équipé d’arceaux à vélos. En revenant sur nos pas, nous découvrirons un dernier vélo, sur un panneau cerclé de rouge, à proximité immédiate de la rue Emile Nicol, qui interdit le passage aux cyclistes qui seraient tentés d’accéder à l’école …

Sous le titre « un lien émotionnel puissant », le site de la « Marianne d’Or » nous explique que « La Marianne d’Or reconnaissance de l’excellence républicaine porte en elle un lien affectif et émotionnel fort, une expertise pointue et un pluralisme reconnue (sic) (sans doute, pour être reconnu, le pluralisme doit-il comporter une part de féminité – NDLR) qui la rendent incontournable. Faire une brillante carrière politique passe presque obligatoirement par l’attribution d’une Marianne d’Or ! Le concours de la Marianne d’Or demeure l’unique et exigeante vitrine des bonnes pratiques et de l’innovation de la politique de proximité. Elle donne du sens à la vie publique. »

Nous sommes donc contents pour madame Gaugain, maire de Dozulé : elle est désormais équipée pour faire une « brillante carrière politique », sa Marianne sous le bras. Mais nous nous faisons une autre idée de l’excellence républicaine et de l’expertise pointue. Quant à considérer que la rue Emile Nicol, et Dozulé, constituent l’unique et exigeante vitrine des bonnes pratiques et de l’innovation, de deux choses l’une : ou c’est vrai et ça fait peur, ou c’est faux et Marianne peut aller se rhabiller. Sur le chemin du retour, nos deux reporters dépités songeaient au scoop envolé et au week-end déjà à moitié filé. Chacun, en silence, songeait au prochain samedi. L’un se disait qu’il risquait moins de déception en le passant à faire la sieste (avec Marianne ?) ; l’autre qu’il irait bien chercher une rue « Emil Nikol » à Zell am Main, commune jumelée avec Dozulé, en se disant qu’elle constituerait peut-être une meilleure vitrine des bonnes pratiques. Evidemment, une Marianne d’Or à un bourg allemand le lendemain du 11 novembre, ça pourrait nuire à une brillante carrière politique …

(1) cet article est disponible sur le site de Ouest-France (voir l’article)

Quelques photos pour illustrer nos propos (crédit photo André-Pierre)

1. La rue Emile Nicol se présente comme une rue aménagée en zone trente, avec plusieurs dos d’âne et des plateaux surélevés revêtus de pavés rouges pour ralentir la vitesse.

2. Les trottoirs, de largeur variable, sont par endroits très inférieurs à 1,40 m. , minimum réglementaire ...

3. On n’y trouve aucun aménagement cyclable ... l’aménagement ne respecte donc pas l’article L228-2 du Code de l’environnement ...

4. Ailleurs, une piste cyclable bi-directionnelle dessert le collège Louis Pergaud

5. C'est bien, mais ce n'est pas là que se trouve le danger pour les cyclistes ...

6 ... cette piste « au niveau du trottoir » ne respecte pas les règles, et laisse là encore un trottoir d’une largeur inférieure au minimum légal.

 

7. Et voilà comment est traité le débouché sur la "grande rue", là ou se trouve le réel danger.
Le collégien a t'il reçu une formation spéciale pour appréhender ce carrefour ?

8. Quelles sont les règles de priorité applicables en l'occurrence ?
Le pictogramme semble envoyer le collégien sur le trottoir d'en face ... et après, bonne chance !!

9 ... un panneau cerclé de rouge, à proximité immédiate de la rue Emile Nicol, qui interdit le passage aux cyclistes qui seraient tentés d’accéder à l’école …

2 commentaires sur Marianne et Dozulé

  • André-Pierre

    La piste cyclable du collège a l’air assez récente et à part le fait qu’elle se trouve sur le trottoir, elle pourrait mériter une bonne note … sauf que les photos 7 et 8 me font très peur. J’ai l’impression en regardant ces photos qu’on envoie les collégiens au casse-pipe ! Est-ce qu’il n’y a pas ici un risque de compréhension à la fois pour les cyclistes et les automobilistes quant au régime de priorité applicable ? La traversée est parallèle au passage pour piétons et il n’y a aucune signalisation verticale …

  • Jérôme

    Oui, ta remarque est judicieuse. Les piétons sont prioritaires. Mais, en l’absence de toute signalisation verticale, la situation des cyclistes est beaucoup moins claire.

    Sur la photo 8, la traversée joint une piste cyclable qui ne respecte pas vraiment les règles (celle qui mène au collège), à un trottoir très étroit sur lequel les cyclistes de plus de 8 ans n’ont rien à faire. La photo 7 montre la traversée entre une piste sur trottoir clairement illégale et la même piste allant au collège. On peut se demander à qui est destinée la première traversée : ses usagers étaient ou seront en infraction sur le trottoir, qui ne les mènera nulle part. Sans doute a-t-on voulu simplement marquer la traversée des cyclistes sortant du rond point et rejoignant la piste, mais ce n’est pas clair. Dans les deux traversées, les cyclistes sont prioritaires vis à vis des usagers « sortant du rond point » qui doivent laisser la priorité aux pistes qui traversent les routes qu’ils vont emprunter (code de la route article R314). En revanche, les cyclistes doivent la priorité aux véhicules qui vont entrer dans le giratoire (on peut difficilement estimer que les traversées marquées soient des pistes dépendantes de l’anneau du rond point : le cédez-le-passage du giratoire est situé après).

    En résumé, deux traversées « vélo » sont marquées parallèlement à des passages piétons aux abords du giratoire. Elles mènent les cyclistes à un trottoir qui leur est clairement interdit, ou à des pistes cyclables non réglementaires. La situation n’étant pas claire, et en l’absence de toute signalisation verticale, il est délicat de déterminer les priorités vélos/piétons/autres usagers de la chaussée et c’est potentiellement dangereux.