Dérailleurs

La « boucle » locale BSM

La Communauté de Communes Bessin Seulles et Mer (BSM), qui a son siège à Ver sur mer, met en place une véloroute Arromanches-Courseulles. J’en aperçois qui, à la seule lecture de cette phrase, ont déjà une main sur la souris pour éteindre l’ordi et l’autre sur le guidon pour aller voir sur place … mais doucement ! Lisez d’abord ce qui suit … La nouvelle avait été publiée dans « BSM info », le magazine de la communauté de communes, en mai 2012 …

On peut télécharger cette brochure ici :

http://www.bessin-seulles-mer.fr/documents/BSM_Info/3

Selon cette info officielle, il s’agirait d’un « circuit de randonnée multimodal » de 15 km, équivalent rural d’un PDU urbain (sic), s’inscrivant dans le plan vélo départemental. Pour réaliser cet aménagement de 385 000 euros, BSM a reçu des aides européennes (57%) et du Conseil Général (part non précisée, probablement 35%)

Une « boucle » locale. Première déconvenue : il ne s’agit pas d’aménager la véloroute littorale (EV4) tant attendue, mais de tracer une promenade pour un Petit Chaperon Rouge ayant décidé de rejoindre la maison de Mère Grand en saluant au passage les loups maires de chaque commune de BSM : le trajet est plus proche des 20 km que des 15 annoncés, comme on peut s’en rendre compte en consultant la carte qui illustre l’article de BSM info. Il ne s’agit donc pas d’un itinéraire de liaison, mais d’un itinéraire de découverte du territoire de BSM. On est ici strictement dans le registre de la promenade, et bien loin du PDU. Il ne s’agit pas non plus d’un « circuit » : il y a certes beaucoup de virages, mais un seul itinéraire entre le départ et l’arrivée, débrouillez-vous pour le retour.

Nos reporters se sont rendus sur place : voici ce qu’ils ont découvert.

A Arromanches, il n’y a rien. La véloroute venant de Bayeux s’arrête toujours dans les faubourgs sud de la station balnéaire et historique, et les pauvres cyclotouristes n’ont toujours pas le moindre espace pour garer leurs vélos le temps d’une visite au musée. Il faut quadriller la commune, et grimper au bout du bout du parking de la table d’orientation, là où personne ne va la chercher, pour découvrir le point de départ de cette fameuse véloroute BSM, qui s’affiche sur un joli panneau normalisé, avec les logos de la Communauté de Communes et du Conseil Général (l’Europe, qui a majoritairement financé ce projet, n’est guère remerciée de ses efforts).

Côté Arromanches, la signalisation débute tout au bout du grand parking, sur la falaise, et l’accès en est rendu impossible par des barrières.

Jalonnement : plutôt bien. On retrouvera tout au long du parcours de beaux panneaux : aux carrefours principaux les directions et les distances des communes les plus proches et de destination (Courseulles/Arromanches), ailleurs de simples logos « vélos ». C’est conforme à la norme, ce qui est encore trop rare et mérite d’être salué. Néanmoins, au vu du tracé, on peut s’interroger sur la pertinence de la mention des deux extrémités. En effet, cet itinéraire, comme on l’a vu, est un itinéraire de promenade qui musarde entre les villages, et ne peut en aucun cas être considéré comme un itinéraire de liaison Courseulles/Arromanches. Autre difficulté : les concepteurs, qui doivent bien connaître les lieux, ont dû considérer qu’à certains carrefours l’itinéraire était évident : tout le monde sait que la route à droite s’arrête dans la cour de la ferme de Gaston à 2 km, et que celle de gauche débouche à 500 m sur la très fréquentée D514, pas besoin de panneau. Nos reporters, pourtant aguerris par de nombreux voyages sur des véloroutes lointaines, ont à plusieurs reprises perdu le fil. S’il faut un GPS, un plan cadastral et une liaison radio avec les bureaux de BSM pour s’extraire du bocage et rejoindre Courseulles, autant ne rien faire. On ne le répètera jamais assez : un itinéraire, surtout cyclable, doit être CONTINU. Pas la peine d’économiser 10 panneaux.

Le jalonnement, quand il existe, est conforme aux normes. La mention des extrémités mériterait cependant d’être discutée : ce n’est pas un itinéraire de liaison.

De belles routes de campagne … Dès le départ, on tourne le dos à la mer. On la reverra de loin en loin, de loin, avec des points de vue inédits. On l’a dit : c’est un itinéraire campagnard, plutôt Bessin et Seulles que Mer. Ceux qui avaient été alléchés par les dénominations des extrêmités peuvent retourner à la plage. Cela dit, la promenade est jolie et permet de découvrir des paysages variés et de beaux villages : c’est son point fort.

Chemin faisant, on découvre de beaux paysages ruraux et de petites routes tranquilles : c’est l’intérêt de cette véloroute.

On emprunte de très agréables petites routes, en général bien revêtues et très peu fréquentées : on est vraiment là sur une véloroute. Certes, mais il y a un maire loup :

… mais des chemins déjà très dégradés.  Pour aller d’une route communale à l’autre, les zigzags ne suffisent pas. Il faut franchir moult frontières par des points de passage de contrebandiers. Nous étions prévenus dès le départ : il s’agissait de faire un « circuit (sic) de randonnée multimodal ». Si, par multimodal, les élus de BSM, de l’Europe et du Conseil Général réunis entendaient la randonnée pédestre, le VTT, le cheval, le tracteur et le 4×4, nous n’aurions rien à redire. Mais ils ont bien placé, et financé, et affiché ce projet, sous le vocable de « plan vélo », en osant même se référer à l’exemple des PDU urbains. Il s’agissait donc de faire un itinéraire permettant de se DEPLACER à vélo, pour un motif utilitaire ou de loisir. Or, les jolies petites routes sont reliées par des bouts de chemins. En fait, les stratèges de BSM semblent avoir pris la carte IGN au 1/25 000 et tout simplement surligné une succession d’itinéraires de randonnées pédestres. « On dirait que ça serait multimodal » : il suffira d’ajouter les panneaux. Oui, mais le cycliste n’est pas systématiquement muni d’un VTT tout suspendu aux pneus cramponnés, ni même amateur de gadoue. Les polytechniciens de BSM semblent y avoir pensé un peu, et ont cherché à mettre sur les chemins susdits un revêtement adapté au « multimodal ». On a donc une sorte de stabilisé en sable. Par temps sec, en hauteur et sur terrain découvert, c’est plutôt réussi.

Un revêtement récent et encore roulant par temps sec. Mais après un hiver de pluie et de passages d’engins agricoles, il risque d’avoir disparu.

Mais les chemins creux béhésimois répondent rarement à ces caractéristiques. Ils sont bordés d’arbres à feuilles, lesquelles en tombant, parfois accompagnées de branches, finissent par former une belle couche d’humus sur laquelle, au printemps suivant (et encore, y’a plus de saison), la végétation s’en donne à cœur joie pour célébrer le retour des randonneurs. Ils sont parcourus par des engins agricoles lourds, qui défoncent la mince couche de revêtement roulant et creusent des ornières plus profondes que la fosse des Mariannes. Ils sont bordés par les champs de Gaston qui, furieux de voir la tranquillité de sa cour mise à mal par des hordes de horsains sur deux roues qui lui demandent la route et de l’eau pour leurs bidons, a pris soin de labourer jusqu’en bordure de la belle ouvrage de BSM, en pensant à ses impôts qui s’éboulent ainsi dans les sillons, et à l’Europe qui ferait mieux de financer la PAC plutôt que des circuits multimodaux. BSM avait dit vouloir permettre aux cyclistes de rouler « en toute sécurité ». C’est raté. Les risques de crevaison et de dérapage, sans parler des risques de collision sur certaines portions peu larges, sont réels. C’est dommage, car c’est dans ce revêtement inadapté qu’est sûrement partie en gadoue la majeure partie du financement. Il faut savoir faire des choix clairs : en-dehors du bitume (et encore), il n’y a pas de revêtement qui permette à la fois de faire rouler des tracteurs et des vélos dans de bonnes conditions. Si on ne veut pas de bitume, ce qui se défend, et qu’on ne peut pas interdire les tracteurs, ce qui se défend aussi, alors il faut cesser de prétendre faire passer une véloroute sur ces chemins.

Un chemin parfois trop étroit, et bordé d’arbres. Mauvaise visibilité et risques de collisions, et risques de crevaisons aussi par accumulation de branches épineuses !

La véloroute n’est pas finie. Nos reporters en étaient là de leur reportage lorsqu’ils ont aperçu les arrière-cours de Crépon. Et ils ont eu beau se crêper le chignon, ils n’ont pas trouvé la sortie. A Ver, rien. A Sainte Croix, rien. A Banville, rien. A Courseulles, rien, hormis les célèbres pistes cyclables sur trottoirs qui se terminent dans les réverbères. A tout hasard, sur le site internet de BSM, rien non plus, depuis 2012. Il a fallu se rendre à l’évidence : la véloroute n’est pas finie. Le cycliste s’est arrêté à Crépon, comme le christ à Eboli. Bon, nos reporters s’y attendaient, il faut bien le dire. Ce sont des gens curieux et informés qui assistent à des réunions et lisent les documents du Conseil Général. Or, celui-ci a bien prévu de co-financer la fin en 2014-2015 … Mais nos reporters ont souhaité se mettre à la place du cycliste lambda non informé qui, alléché par les panneaux découverts à Arromanches, aurait voulu rejoindre Courseulles, et là c’est raté …

Bilan et propositions. A l’heure du bilan, accordons à BSM, au Conseil Général et à l’Europe qu’ils ont essayé de faire un truc avec, sans doute, beaucoup de réunions, des dossiers, des visites, des appels d’offres, du temps et de la bonne volonté (et 385 000 euros). Mais peut-être aurait-il fallu d’abord essayer de mieux cerner ce qu’il fallait faire. « Un circuit de randonnée multimodal », c’est un truc qui n’existe pas, un machin infaisable qui ne satisfait finalement aucune demande. A notre avis, il y a deux ou trois urgences du côté de BSM :

  • Avancer sur l’EV4, l’itinéraire littoral, à la fois pour répondre à la demande réelle des cyclistes (et de tous les cyclistes), et aussi pour promouvoir une autre forme de tourisme.
  • Aménager les communes, et les plus grosses en priorité (Courseulles, Ver, Arromanches) pour y encourager l’usage du vélo : zones trente, stationnement, etc…
  • Réfléchir aux déplacements (dans la communauté, vers Bayeux, vers Caen), et à l’urbanisme, et à la politique touristique, pour favoriser l’usage du vélo et de l’intermodalité marche à pied/vélo/bus.
  • Réfléchir aux aménagements ponctuels nécessaires pour permettre de relier facilement à vélo les communes voisines entre elles.
  • Ensuite peut-être, réfléchir à un circuit de découverte à vélo, et non à VTT, du riche patrimoine naturel et humain de la communauté de communes. Note : les VTTistes se débrouillent déjà et n’ont pas envie qu’on leur aménage les chemins.

Cette véloroute illustre au fond assez bien l’état des lieux en ce début d’année 2014 dans le Calvados : de plus en plus d’électeurs et d’élus pensent au vélo et souhaitent « des aménagements cyclables », mais sans trop savoir dans quel but, et peut-être finalement plus pour se donner bonne conscience que pour les utiliser. Il y a aussi un manque évident de « culture vélo », de connaissances techniques, à tous les niveaux de responsabilités, et dans les entreprises chargées des travaux. On ne pense pas non plus assez à l’entretien du revêtement comme du jalonnement. Cet état de fait mène à des incompréhensions. Les élus ont le sentiment de faire, et de bien faire, et ne comprennent pas les critiques.

On est à une sorte de croisée des chemins. Nous, à Dérailleurs, on ne demande qu’à parler, à discuter, avec les élus, les entreprises, et même avec Gaston. Il serait temps de le faire, si on veut vraiment progresser. Quant à la véloroute BSM, allez-y, un clic sur la souris, empoignez le guidon, prévoyez les rustines et le nettoyage, et vous découvrirez de belles routes de campagne, avec la mer au loin. Et si Gaston est de bonne humeur, il vous paiera un coup de cidre.

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