Dérailleurs

La vieille église de Thaon

Avec cette fin de semaine ensoleillée, les vélos ressortent des remises et dans nos jambes naissent d’étranges fourmillements. Arrivent alors des rêves de promenades bucoliques ou de randonnées plus longues. L’occasion pour nous de vous présenter Le Randonneur, « la revue de tous ceux qui pratiquent le tourisme en pédalant, quel que soit le vélo, la taille des roues ou les accessoires. L’important ce n’est pas la machine, mais ce que l’on fait avec ».

Ce qui fait l’originalité du Randonneur c’est que cette revue est portée par une association (Les Amis du Randonneur). Le rédacteur en chef est également président de cette association de soutien et est élu. La revue est intégralement faite par des bénévoles, sauf l’impression. Elle est indépendante de toute autre association ou fédération et ne fait pas de publicité. L’association de soutien propose des rencontres régionales aux abonnés (= adhérents) ou nationale à l’occasion de l’assemblée générale annuelle, rencontres dont les principes sont liberté, simplicité et autonomie. Le Randonneur vit actuellement de quelques 800 abonnements (20 € par an pour trois numéros de 68 pages). Avec l’aimable autorisation de son président François Piednoir, nous reproduisons dans ces colonnes un article de quatre pages, paru en septembre 2013 et consacré à « La vieille église de Thaon ».

(NLDR). La présentation qui suit est une adaptation au format web de l’article paru dans la revue Le Randonneur n°53 de septembre 2013. Si vous souhaitez voir l’article dans son format original, vous pouvez le télécharger au format pdf en utilisant le lien suivant : Vieille église de Thaon.pdf (7,5 Mo).


« C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent … »
A. Rimbaud, Le Dormeur du Val

C’est là que se niche une petite merveille d’art roman que l’on nomme affectueusement « La petite église de Thaon ».

Aucune route asphaltée n’y aboutit, on n’y accède que par trois chemins de terre. Aucun bruit de moteur, sinon parfois dans le lointain celui d’une tronçonneuse… Le silence n’est entrecoupé que par le chant des oiseaux, le murmure du ruisseau, quelque aboiement au loin, ou les meuglements des bovins qui paissent dans le pré attenant… Tout, dans ce lieu, n’est que paix et harmonie. La nature et l’oeuvre humaine se complètent et s’enrichissent magnifiquement.

L’endroit n’est jamais désert. On y rencontre cyclistes ou joggers du dimanche matin pressés, passant sans jeter un oeil, promeneurs tranquilles, à pied ou à vélo, seuls ou en groupe ou accompagnés de leurs chiens, familles venant se dégourdir les jambes après un bon repas, couples avec enfants pique-niquant ou jouissant de la tranquillité du lieu par une journée ensoleillée, amoureux déambulant nonchalamment entre les grands arbres et les tombes abandonnées, touristes se photographiant devant l’ouvrage, pêcheurs, classes « nature » herborisant ou pêchant les têtards, étudiants et archéologues en campagne de fouilles …

La vieille église de Thaon dans son trou de verdure – Photo Marie-Noëlle Piednoir

Le rituel est inéluctable. Sortant du bois, on devine l’église, on passe le petit pont de bois qui enjambe la Mue, puis on pose le vélo ou on le tient à la main ou, pour les plus téméraires, on reste en selle et on fait lentement le tour du monument… On ne se lasse pas d’admirer l’harmonie de l’ensemble, la pureté des lignes, la clarté et la douceur de la pierre, l’élégance de la tour-clocher, la beauté si simple des rares sculptures…

Sauf quelques dimanches dans l’année, l’église est fermée.

Alors on s’approche de la porte, on glisse son oeil par le trou de la serrure pour voir « dedans » que rien n’a changé… On finit doucement le tour, on repasse le petit pont, et on reprend le chemin, un dernier regard et elle disparaît au premier tournant …

La naissance de la Normandie

Les Vikings (les hommes du Nord, les Normands) étaient de grands marins et de redoutables guerriers. À partir du VIIIe siècle, ils terrorisèrent et pillèrent les populations de nombreux pays. En 911, pour sécuriser son royaume, le roi franc fit un pacte avec Rollon, un de leurs chefs : il lui abandonna la Neustrie qui devint le duché de Normandie et les Vikings adoptèrent la religion chrétienne et la langue romane.

Peu nombreux mais détenteurs du pouvoir, les Vikings furent de bons administrateurs. La Normandie devint riche (avec ses possessions anglaises !), politiquement stable, en paix et s’ouvrit aux influences extérieures. Les « fronts pionniers » monastiques développèrent la spiritualité du peuple et l’économie locale. Les conditions étaient remplies pour un renouveau artistique. Architectes et sculpteurs prirent le pas sur les maçons et l’édification des églises devint un moyen d’exprimer des valeurs religieuses, esthétiques et morales.

La belle pierre de Caen

Le calcaire de Caen, facile à sculpter, a été employé à une large échelle dans la construction depuis le XIe siècle. Il donne une belle couleur aux maisons et monuments et c’est cette pierre, évidemment, qui fut utilisée pour construire la vieille église de Thaon. Et aussi la Tour de Londres, l’abbaye de Westminster, les cathédrales de Cologne et Saint-Patrick de New-York …

 La pierre était extraite de carrières dont certaines sont devenues des champignonnières. Vous en verrez sur les bords de la Mue, le long du chemin qui mène à notre chère église.

Le temps de la Normandie romane

Le « roman » était la langue populaire dérivée du latin, parlée au haut Moyen-Âge. Ce sont deux archéologues normands, Charles de Gerville (1769-1853) et son élève Arcisse de Caumont (1801-1873), qui ont proposé que ce terme soit appliqué à l’art et à l’architecture qui s’est épanoui en Europe aux XIe et XIIe siècles.

Richesse, ouverture culturelle, belle pierre… La Normandie fourmille de constructions créées ou modifiées à l’époque « romane » et particulièrement dans la plaine de Caen.

Nous y retrouvons nombre d’églises et deux abbayes très belles. Ces dernières sont dues à Guillaume-le-Bâtard (bientôt le-Conquérant) et à son épouse Mathilde de Flandres. Leur union fut désapprouvée par le pape (ils étaient peut-être un peu cousins) et ils furent excommuniés. Pour lever cette censure, incompatible avec l’exercice du pouvoir au XIe siècle, ils prirent l’engagement de bâtir chacun une abbaye, ce qu’ils firent à Caen. Les chantiers débutèrent dans les années 1060.

Mathilde est enterrée dans l’abbatiale de l’abbaye-aux-Dames et Guillaume dans celle de l’abbaye-aux-Hommes. De nos jours, les bâtiments conventuels de ces deux abbayes accueillent respectivement le conseil régional et la mairie de Caen.

Caen n’était pas la capitale normande (c’était Rouen) mais elle était la ville de coeur de Guillaume-le-Conquérant. Il y résidait souvent et y commença la construction du « château ducal », vaste enceinte médiévale où il réunissait son gouvernement, probablement dans la salle de l’Échiquier, qui est un des rares édifices civils romans encore debout.

Embouchure de l’Orne et écluses de Ouistreham – Photos François Piednoir

L’Abbaye aux Hommes – Photo Claude Raffenne

Rejoindre la vieille église de Thaon

La vieille église de Thaon se mérite. Nous n’y allons jamais directement, nous avons un circuit, toujours le même. Aux quatre cinquièmes le long de l’eau, il nous mène progressivement vers l’endroit merveilleux et intime. C’est l’itinéraire que nous vous proposons. Il vous permettra d’apercevoir d’autres visages de la Normandie actuelle et de son histoire.

« Notre » itinéraire.

Le point de départ se situe au centre traditionnel de Caen, là d’où partent toutes les manifestations : la place Saint-Pierre, sous le château ducal, à l’ombre de l’église Saint-Pierre. Entre château et église partir vers l’est pour rejoindre l’abbaye aux Dames. Descendre sur le port, le contourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, au ras du quai. Au pont tournant prendre la piste cyclable à droite, le long du canal. Elle vous mènera jusqu’à Ouistreham.

De Ouistreham à Courseulles, suivre la mer au plus près par la piste cyclable, par les quais (ils sont presque tous autorisés aux cyclistes, avec des restrictions l’été et les fins de semaine), en revenant quatre fois sur la D514.

De Courseulles à Caen suivre l’itinéraire suggéré sur la carte. L’accès à la vieille église de Thaon n’est pas goudronné. Le passage devant les champignonnières peut être glissant et la remontée sur Thaon est un peu caillouteuse.

L’arrivée sur Caen se fait au rond-point du Débarquement. Descendre sur le Mémorial de la Paix puis enjamber le périphérique par la passerelle des Roquemonts. Descendre encore jusqu’au Jardin des Plantes et prendre à droite pour atteindre les Fossés Saint-Julien. Vous êtes alors en vue de l’abbaye-aux-Hommes que vous rejoignez. Vous retrouverez votre point de départ par la zone piétonne, plein est.

Le port de Caen.

Longtemps soumis aux fluctuations des marées, le port de Caen a été progressivement aménagé jusqu’à ce qu’un canal fut creusé en parallèle à l’Orne. Ce port a toujours été important pour les marchandises (autrefois c’était la pierre de Caen, puis la métallurgie, aujourd’hui les céréales et les produits agro-alimentaires…), pour les passagers (un million de personnes par an entre Ouistreham et Portsmouth) et pour la plaisance. Vous en verrez les installations dans Caen et le long du canal, sur la très belle piste cyclable qui mène à Ouistreham.

Selon les saisons, vous y verrez aussi des oiseaux par milliers (canards, foulques, cormorans, mouettes, hérons…), des lapins matinaux, des pêcheurs… Les voiliers et les cargos s’y croisent, les équipages d’aviron s’y entraînent. Mais en fin de semaine il y a souvent du monde, des cyclistes inexpérimentés ou intrépides, des piétons indisciplinés, des rollers, des chiens…

Le long du canal, au niveau de Pegasus Bridge, le 6 juin 2010 – Photo François Piednoir

Pegasus Bridge et les plages du débarquement.

Le quatrième pont qui enjambe le canal, est célèbre. C’est Pegasus Bridge qui fut libéré dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 par des soldats britanniques arrivés en planeurs et par le commando écossais du major Howard précédé de son joueur de cornemuse. De l’autre coté du canal : musée sympa.

Après Ouistreham et jusqu’à Saint-Aubin, vous longerez Sword Beach sur laquelle débarquèrent les soldats de la 2ème armée britannique et les quelques troupes des Forces Françaises Libres, puis, à partir de Saint-Aubin, vous irez le long de Juno Beach qui vit arriver les Canadiens et… Charles de Gaulle le 14 juin 1944.

Pegasus Bridge – Photo François Piednoir

Deux châteaux remarquables.

Le long du canal, vous rencontrerez le château de Bénouville, construit en style néoclassique par Claude-Nicolas Ledoux à la fin du XVIIIe.. Au dessus de la Mue, le château de Fontaine-Henry est une magnifique demeure Renaissance qui fut édifié sur l’emplacement d’une forteresse médiévale. Il appartient à la même famille depuis près de 10 siècles.

Un Mémorial pour la Paix.

La vieille église paroissiale Saint-Pierre de Thaon vous aura parlé de paix, certainement.

La ville de Caen et la région ont beaucoup souffert lors des batailles du débarquement. Les bombardements anglais et américains ont été destructeurs et meurtiers. Mais un tourisme très important, international, s’est développé autour des plages et a été efficacement entretenu. Le Mémorial de Caen (ou Mémorial de la Paix) consacré aux événements, tragiques ou non, du XXe siècle, fut inauguré en 1988. C’est le musée français le plus fréquenté en dehors de l’Ile-de-France. Sa visite n’en est pas moins très émouvante.


St-Aubin-sur-Mer – Photo Claude Raffenne

Émouvante aussi, et indispensable, est la vieille église de Thaon

Charles de Gerville s’était laissé séduire : « Je ne ferai jamais à ma Dulcinée de compliment plus fort que de lui dire : vous êtes belle, vous êtes pure, vous êtes charmante comme l’église de Thaon ! ». Jules Barbey d’Aurevilly, écrivain normand, parlait ainsi de l’art roman en général : C’est « la confession du néant de l’Homme ». Pour nous, la vieille église de Thaon atteste de la grandeur de ceux qui l’ont construite et témoigne d’une immense aspiration au bonheur. Disons-nous tous la même chose ?

Marie-Noëlle et François PIEDNOIR

Références :

  • MUSSET (Lucien), Normandie Romane – La Basse-Normandie – 2e édition. Éditions Zodiaque, 1975. Collection « La nuit des temps » ;
  • Association des « Amis de la Vieille Église de Thaon » : Mairie – 14610 THAON, http://vieilleeglisedethaon.free.fr ;
  • Carte IGN au 1/25 000, série bleue, n° 1512E.

 

1 commentaire sur La vieille église de Thaon

  • Très bel article qui donne envie d’aller voir de plus près cette église tant appréciée.
    D’autant plus que l’on a déjà pratiqué une bonne partie de l’itinéraire proposé, qui présente l’avantage de varier les paysages avec des portions très agréables à l’écart de la circulation et de l’affluence.