Dérailleurs

Une semaine à Berlin

Le voyageur qui revient de Berlin dit souvent de cette ville qu’elle est « cool » … et la pratique du vélo, omniprésent, n’y est pas pour rien. Le hasard fait parfois bien les choses. Deux rédacteurs de ce blog se sont retrouvés à Berlin pour des raisons familiales pendant les vacances scolaires de la Toussaint et, sans concertation aucune, ont rapporté chacun de leur côté leurs photos et leurs impressions. Bon voyage !

Premier contact. Il reste encore une bonne heure de voyage quand les stores du train de nuit, l’un après l’autre, se relèvent. Les passagers essuient la buée sur les vitres. Le jour s’était couché sur la banlieue parisienne, il se lève sur la banlieue berlinoise. On peut jouer au jeu des 7 différences. Pas facile : les voyageurs qui patientent sur les quais ressemblent à leurs homologues parisiens, leurs trains aussi … Ah, si : ici, il y a des vélos ! Ce n’est certes ni Amsterdam, ni Copenhague, mais on les remarque. Le moindre feu rouge en rassemble plusieurs, et rares sont les poteaux à proximité des gares qui n’en accueillent pas quelques-uns …

Dernier train de nuit. Pourtant, la compagnie des chemins de fer allemands, la DB (Deutsche Bahn), est en train (c’est le cas de le dire) de supprimer l’un des rares moyens de transporter son vélo entre Paris et Berlin. Le 13 décembre prochain circulera le dernier train de nuit (1). Les cyclistes-voyageurs devront désormais utiliser l’avion ou la voiture pour transporter leurs vélos car le voyage en ICE (Intercity Express : le TGV allemand) est cher (2), long (3) … et surtout pas autorisé aux vélos (en train de nuit : 8 places, 10 euros/vélo, réservation obligatoire ; en avion : conditions et prix variables selon les compagnies, prévoir aussi les trajets vers et depuis les aéroports, nécessité de démonter partiellement et d’emballer le vélo).

(1) Les trains de nuit allemands qui traversent une grande partie de l’Europe sont souvent les dernières possibilités d’organiser des voyages à vélo dans certains pays. Ces trains risquent de disparaître. Agissez et signez la pétition contre la disparition de ceux-ci : save-the-european-night-trains
(2) cher : tarifs variables mais jamais moins de 200 euros l’aller simple (Paris-Cologne en Thalys, Cologne-Berlin en ICE), contre 50 euros en avion et 29 en train de nuit.
(3) long : 8h00 minimum en TGV, pour moins de 2 heures d’avion et 12 h en train de nuit.

Il est donc encore temps d’aller faire un tour dans la capitale allemande : suivez les guides !

Un environnement peu propice. Berlin est une ville très étendue et peu dense : 3,4 millions d’habitants pour 891 km2 (3 840 hab/km2), quand Paris en revendique 2,2 millions sur 105 km2 (21 347 hab/km2). Le climat de la capitale allemande est plutôt continental (donc froid en hiver et chaud en été), la circulation en voiture assez facile, les excès de vitesse peu sanctionnés (25 euros d’amende pour un dépassement de 15 km/h en agglomération (1) et peu de radars automatiques), et le stationnement souvent gratuit. Les transports en commun sont rapides, fréquents et plutôt bon marché … Bref,  sur le papier, les conditions ne sont pas réunies pour y permettre un développement important de l’usage du vélo.

(1) : Sur le tarif des contraventions, voir la petite application de calcul Bussgeldrechner.

Une part modale du vélo de 13%. Pourtant, le vélo représenterait 13% des déplacements des Berlinois (source 2009) contre 3% à Paris. Cette statistique place Berlin dans la moyenne des villes allemandes, mais n’en fait pas une ville remarquable à l’échelle européenne. La part du vélo dans les déplacements est par exemple proche ou supérieure à 30% à Groningue aux Pays-Bas, à Copenhague, à Bolzano en Italie, ou encore à Münster en Allemagne. Source : www.epomm.euEn revanche, aucune ville française n’arrive à atteindre une telle proportion de déplacements à vélo. De plus, à Berlin, et contrairement à Strasbourg par exemple, souvent citée comme le modèle français en la matière (8% des déplacements à vélo), on observe la même proportion de cyclistes au centre et en périphérie. Certes, la ville est presque plate ; les transports en commun n’assurent pas un maillage  aussi serré qu’à Paris, et les métros, tramways et S-Bahn (RER berlinois) sont autorisés aux vélos sans restriction mais pas gratuitement (1). En outre, on mesurerait deux fois plus d’aménagements cyclables par habitant à Berlin qu’à Paris. Alors, ces raisons sont-elles suffisantes pour expliquer la part relativement importante du vélo dans les déplacements des Berlinois ? Sûrement pas : ils y participent sans doute, mais l’alchimie qui permet le développement du vélo est bien plus complexe. Peut-être existe-t-il des études approfondies sur ce sujet. Nous nous contenterons pour notre part de vous faire partager nos impressions de touristes, en ballade à Berlin en octobre 2014 …

(1) : Un aller simple va de 1,10 € à 3,20 € selon les zones, la carte mensuelle de 10 à 20 €.

500 000 cyclistes chaque jour. Berlin n’est pas une ville riche. Le costume-cravate est presque absent du métro, et l’amateur de grosses Audi et Porsche trouvera davantage son bonheur sur les Champs Elysées que sur la Karl Marx Allee ! Le taux de chômage est d’environ 11% (8 % à Paris), et il cache de nombreux salaires très bas. En Allemagne,  on peut travailler à temps plein pour moins de 500 euros/mois … Vu de près, le « miracle économique » allemand semble pour beaucoup relever davantage du mirage. On peut donc penser que, pour de nombreux Berlinois, le vélo est avant tout un mode de transport abordable. On voit des vélos partout : il y a ceux qui roulent, mais aussi ceux qui sont stationnés. Peu de stationnements organisés : quelques arceaux, parfois des râteliers qui servent de panneaux publicitaires aux commerçants voisins. Les cyclistes utilisent les poteaux, les arbres, les feux rouges, pour attacher leurs vélos, le plus souvent avec des antivols costauds : le vol semble plus craint que les dégradations. Il y a certes beaucoup d’épaves, mais plutôt des vélos abandonnés. De beaux vélos semblent passer toutes leurs nuits dans la rue. Quand leurs immeubles bénéficient d’un hall ou d’une cour, et c’est souvent le cas, les Berlinois y abritent leurs vélos, souvent de manière un peu bricolée, mais concertée avec les voisins. Les vélocistes sont nombreux, et offrent tous types de vélos et d’accessoires. Beaucoup mettent sur le trottoir, aux heures d’ouverture, une ou deux pompes en libre-service pour les cyclistes de passage. Vieux clou repeint en rose, vélo-cargo tout neuf, vélo familial bricolé avec deux sièges enfants des années 70, VTT suspendu, vélo hollandais, demi-course Peugeot aux chromes étincelants, vélo de randonnée dernier cri, vélo de course en carbone : les rues berlinoises sont un véritable catalogue de la production vélocipédique européenne des 50 (au moins) dernières années. Les cyclistes, eux aussi, ont tous les âges, tous les styles, toutes les allures. Plutôt rapides et équipés de manière pratique : beaucoup de sacoches étanches Vaude ou Ortlieb, plutôt qu’un sac à dos … La nuit, si la majorité des vélos a un éclairage, certains restent dans l’ombre et les rues berlinoises sont souvent chiches en éclairage public. Les gilets fluo sont quasi-absents. Outre le risque, il en coûterait  aux réfractaires à l’éclairage 15 euros par équipement manquant en cas de contrôle de police. Un feu avant + un feu arrière + un réflecteur dans la roue avant + … = l’addition peut vite s’envoler !

Des aménagements pragmatiques. Les berlinois ont accès à 620 km d’aménagements cyclables (pistes, bandes, couloirs de bus, cheminements partagés vélos-piétons). L’aménagement cyclable traditionnel est une piste de couleur rouge (souvent en pavés autobloquants) sur le bord du trottoir. Les piétons s’y aventurent peu, et les cyclistes s’y font respecter à coups de sonnettes. Les rues récentes, ou réaménagées, voient apparaître des bandes cyclables. Il y a peu de signalisation de police, juste un petit panneau lorsque la piste est obligatoire. Mais, en fait, les cyclistes sont partout : sur la chaussée, sur le trottoir, dans les couloirs de bus, à contresens. Personne ne semble s’en offusquer. On entend cependant dire que la police verbalise rapidement et fortement la circulation sur trottoir (90 euros). Dans le métro, les passagers se poussent pour faire de la place aux vélos (qu’il faut porter dans les escaliers : pas de rail comme on en voit parfois ailleurs), comme ils le font avec les poussettes, les fauteuils roulants ou les grosses valises … à noter que le métro berlinois ne connaît ni tourniquets, ni portes, ni barrières. Un Berlinois à Caen s’étonnerait sûrement de ne pas pouvoir entrer dans le tram avec son vélo sans déclencher des hurlements offusqués. Peu de sens interdits (les rues sont larges), peu de rues piétonnes (en général interdites aux vélos en Allemagne), pas de tourne-à-droite autorisé aux feux rouges (qui sont respectés). Les voies de circulation, et en particulier les voies cyclables, sont tracées dans tous les carrefours, contrairement à la règle française. Pas de sas aux feux, mais un intéressant dispositif de stockage pour utiliser les feux piétons (ou un feu spécifique) permettant de tourner à gauche sans risque dans les grands carrefours, lesquels sont en général gérés avec des feux : il y a très peu de giratoires. Les aéroports de Berlin sont accessibles naturellement à vélo. Le système de vélos en libre-service mis en place un peu partout en Allemagne par la DB (callabike) est présent à Berlin, mais le nombre relativement réduit de stations ne permet pas un usage type Veol. Il y a de très nombreux loueurs de vélos à la journée, principalement destinés aux touristes, qui offrent des vélos de qualité inégale pour des tarifs sensiblement identiques, autour de 10 euros/jour.

Très peu de motos ou scooters. Il existe un jalonnement, qui oriente les cyclistes vers les quartiers, les pôles importants (gares, places), et les grosses communes périphériques (Potsdam). Se greffent aux panneaux, comme partout en Allemagne, les logos et numéros des véloroutes, parfois locales, comme la Mauerradweg (la véloroute du Mur), parfois à plus longue distance. Les itinéraires jalonnés empruntent les pistes et bandes,  souvent des zones trente dans des rues tranquilles, parfois des allées de parcs. En-dehors des vélos, on remarque les bus (jaunes), les taxis (crème), mais très peu de deux-roues motorisés. Quelques vieilles Vespas, peu de motos, et presque pas de ces gros scooters qui encombrent les trottoirs parisiens. D’ailleurs, au retour, à la sortie de la gare de l’Est, c’est cette abondance de deux-roues motorisés qui retient d’abord l’attention. Puis on remarque des pistes et bandes cyclables finalement souvent plus visibles (peinture, panneaux…) que leurs homologues berlinoises, mais presque désertes. Et, par-dessus tout ça, des bruits de moteurs et de klaxons qui semblent bien plus nombreux et agressifs.

Berlin, ville modèle ? Alors ? Berlin, une ville modèle pour le développement du vélo ? Non … Mais c’est ça qui est intéressant !  Le vélo semble y être considéré par la plupart des habitants comme un élément usuel de la chaîne des transports : on l’utilise parce qu’il est économique et pratique. Le vélo est visible et admis partout dans la ville au même titre et en complémentarité des autres modes de transport. Il y a 10 ans (9 mars 2004), Brigitte Le Brethon, députée-maire de Caen, remettait un rapport sur le développement du vélo (à lire ici), qui fixait un objectif qualifié de réaliste : 10% de déplacements à vélo en 2010 dans les villes françaises. Depuis, la part du vélo dans les villes françaises a augmenté beaucoup moins que dans les villes allemandes, et nulle part elle n’a atteint cet objectif. Qu’est-ce qu’on attend ? Qu’est-ce qui manque ? La question reste ouverte

Nos impressions en photo. Crédit : Jérôme, André-Pierre

Un catalogue de la production vélocipédique.

Un atelier solidaire de réparation de vélos sur l’ancien aéroport de Tempelhof

Le métro berlinois est facilement accessible aux vélos.

Le système de vélo en libre service : « call a bike »

Dans le quartier de Kreuzberg, de nombreux îlots en zone de rencontre. Circulation apaisée.

Fahrradstrasse : priorité aux vélos, circulation automobile restreinte aux riverains.

Il y a certes beaucoup d’épaves, mais plutôt des vélos abandonnés.

Quand leurs immeubles bénéficient d’un hall …

… ou d’une cour.

Scène de la vie berlinoise.

2 commentaires sur Une semaine à Berlin

  • Julie

    Dans le tableau il y a aussi les hipsters qui crânent avec leurs fixies hors de prix, les jeunes touristes fauchés qui roulent avec leurs n’importe quoi faisant parfois un bruit incroyable, les innombrables sièges vélo et remorques pour enfants…

    Nos raisons pour faire du vélo à Berlin ?

    Oui, les transports en communs sont chers, le ticket (sans vélo) à 1,10 euros ne permet que de parcourir 3 arrêts de métro ou 6 arrêt de bus. Le ticket classique revient à 2,20 euros pour un aller-simple. La carte mensuelle de transports en commun coûte de 78 à 191 euros…

    On peut s’habiller en privilégiant le confort et la fonctionnalité à l’esthétique. Les berlinois s’équipent et voient sûrement moins de problème à devoir porter un pantalon étanche ou un bon manteau imperméable pour pouvoir prendre leur vélo… Moins de pression vestimentaire qu’à Paris…

    Et ça commence tôt, les enfants peuvent apprendre à faire du vélo sur les larges trottoirs, les parents inquiets peuvent aussi y tirer leur remorque, ça rassure.

  • Je suis content de voir que tu as apprécié la ville de Berlin, ton article est top ! :)