Dérailleurs

Périphériques(s) … on tourne en rond !

En septembre 1997 était inauguré le boulevard périphérique sud de Caen. Au cours des années précédentes, des adhérents de Dérailleurs étaient intervenus publiquement, notamment lors des réunions de présentation du projet (qui, c’était la modernité, comportait des créations de pistes cyclables, finalement abandonnées quand il a fallu économiser quelques sous), pour expliquer qu’à leurs yeux, cette réalisation ne serait, une fois de plus, qu’une manière de « reculer pour mieux sauter » : la nouvelle route créerait un « appel d’air » (pollué) et encouragerait l’usage de la voiture et la périurbanisation, et qu’il était temps de mettre en place une autre politique des déplacements et de l’urbanisme, privilégiant les transports en commun et le vélo. 

Les « responsables » élus et administratifs d’alors répliquaient invariablement et doctement que le boulevard périphérique nord était d’ores et déjà saturé, qu’il était en conséquence urgent et indispensable d’assurer « le bouclage », et que, certes, le vélo avait son charme mais que la population n’était « pas encore prête … Dans quinze ou vingt ans, la situation sera différente, la réflexion aura évolué : pour l’instant Messieurs les Dérailleurs, vous êtes trop en avance ».

« Quinze ou vingt ans » : nous y sommes, et on dirait bien que l’histoire se répète. D’abord, il y a eu ce bilan, il y a quelques jours dans « Ouest-France », de l’A88, l’autoroute Falaise-Sées. Ses responsables sont relativement satisfaits : le trafic augmente. « Il serait cependant souhaitable d’y voir davantage de voitures et de camions, car ça serait dommage d’avoir dépensé autant d’argent pour voir autant de goudron désert, mais on est sur la bonne voie…  » A l’heure où l’on proclame les vertus du ferroutage, on croit rêver !

Mais en effet, la société qui gère l’A88 peut garder espoir : l’agglomération de Caen fait tout ce qu’elle peut pour participer à l’effort, et amener même les plus récalcitrants de nos concitoyens à utiliser toujours plus voitures et camions. Le « barreau de liaison» entre l’A13 et la D613 (route de Paris) n’est pas encore terminé que la suite se profile déjà. Ca y est : le doublement du boulevard périphérique sud, attendu impatiemment par les centaines d’automobilistes qui circulent quotidiennement sur un périphérique sud « désormais saturé », est en marche.

« Tiens, tiens » aimerait dire la fourmi Dérailleurs aux cigales pro-voitures qui tiennent toujours, 20 ans après, le haut du pavé, « que disions-nous il y a 15 ou 20 ans qui vous faisait rire aux larmes ? »

Evidemment, l’argent public se fait rare, et ces travaux devraient être réalisés en partenariat avec les sociétés d’autoroutes, qui prélèveront ensuite leur dîme sur des automobilistes ravis de retrouver du goudron frais. C’est « Le Monde » qui nous dévoile ces jours-ci les coulisses desdites sociétés, qui font du gras sur l’exploitation des autoroutes mais aussi, en général, sur leur construction, et se sont inquiétées cet été d’une baisse de fréquentation : les vacanciers comme les camions se rabattent de plus en plus sur les départementales, préférant allonger leur temps de déplacement que payer. Ces sociétés d’autoroutes s’emploient donc à augmenter leurs réseaux, et trouvent des oreilles très compréhensives à tous les niveaux des « responsables » publics en manque d’argent, tant pour construire que pour entretenir.

Bien entendu, il serait dommage de doubler le sud sans, en parallèle, s’occuper du nord. Mais nous pouvons compter sur nos élus : ils ont toujours une route dans la poche. Ainsi, Philippe Duron, Maire de Caen, président de Caen-la-Mer et député (et aussi, on le sait moins, co-président délégué de l’association Transports – Développement – Intermodalité – Environnement, qui regroupe professionnels du transport, gestionnaires et constructeurs d’infrastructures, chargeurs, élus et « experts », et souhaite que les « enjeux stratégiques » soient pris en compte pour définir une politique des transports qui permette d’éviter saturation et congestion en rénovant la politique financière, l’Etat n’ayant pas les moyens de ses ambitions, en particulier à cause du poids croissant des « contraintes environnementales »), Philippe Duron, donc, nous annonce dans « Ouest-France » que la réalisation de la LIQN est désormais absolument nécessaire au « développement » de l’agglo. On notera au passage que cette Liaison Interquartiers Nord, c’est-à-dire le premier doublement du périphérique nord (un deuxième étant aussi prévu sous l’appellation « liaison Troarn-Courseulles ») a perdu le nom de « boulevard urbain nord » sous lequel on a cherché  pendant quelque temps à la vendre en espérant que ça ferait plus « civilisé », moins « autoroute ».

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, le projet de prolongement du boulevard Weygand refait surface, tant qu’à goudronner allons-y : le député-maire nous annonce une nouvelle enquête publique (la quatrième ?) sur ce projet qui date de près de 50 ans. Cette précision n’est pas anecdotique : depuis 50 ans, nous sommes finalement dans la même logique, celle du tout-voiture. Les bonnes paroles et autres Grenelle sont passées par là mais n’ont rien changé : les cigales de l’auto chantent encore plus fort, et ont du succès. Et si on essayait de penser autrement ? « Dans 20 ans oui, mais pour l’instant, les gens ne sont pas prêts, vous savez… »

 

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