Dérailleurs

Des nouvelles de l’EV4 (2)

Voici la suite de notre série de trois articles consacrés à l’EV4, cette véloroute européenne qui va de Roscoff à Kiev et qui longe sur 120 km le littoral du Calvados. Cette semaine, nous nous intéressons à la partie occidentale de ce linéaire, la section de Port-en-Bessin à Vierville-sur-Mer récemment apparue dans les publications du Conseil Général du Calvados.

Lorsqu’on regarde la dernière édition de la (belle) brochure du Conseil Général du Calvados (NDLR : « Le Calvados à Vélo » édition 2014) consacrée aux véloroutes et voies vertes du département, on remarque rapidement une petite portion de véloroute entre Port-en-Bessin et Vierville-sur-Mer, soit une quinzaine de kilomètres de « véloroute littorale ». Qu’en est-il vraiment ?

Véloroute Littorale – Fiche 1 – Le calvados à Vélo – Edition 2014
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Pour quitter Port-en-Bessin, une côte à 18%. Pour quitter Port-en-Bessin vers l’ouest, on emprunte la véloroute vers Bayeux et le Mont-Saint-Michel : le départ est commun avec la véloroute littorale. Avec un peu d’attention, depuis le port (écluse) on suit les panneaux normalisés avec logos « vélo » (sans mention de direction) vers la route qui grimpe jusqu’au sémaphore. Certes, cette route longe vraiment le littoral, elle offre de beaux points de vue et possède presque toutes les caractéristiques d’une véloroute … à l’exception de la déclivité. C’est une côte à 18%, étroite, partiellement pavée …. Un cyclotouriste chargé, une famille, ne pourront pas monter, même à pied. Quant à la descente, même à pied là aussi, elle risque de mal se terminer. Des avertissements clairs et une proposition d’itinéraire alternatif ne seraient pas superflus.

Une voie verte en cours d’aménagement. Après le sémaphore, la « véloroute littorale » n’est pas encore indiquée (le plan 2014 précise « en cours d’aménagement ») : elle empruntera sans doute l’un des chemins qui longe la falaise. Mais pour l’instant, il faut suivre la véloroute vers Bayeux jusqu’à rejoindre la D514, étroite, sinueuse, et surtout encombrée en saison de bus et de campings cars : la circulation à vélo n’y est pas agréable. Il faut la quitter à droite vers l’église de Sainte Honorine des Pertes (pas d’indication) pour trouver la véritable entrée de cette portion de « véloroute littorale ».

Un itinéraire au plus près de la mer. Sur 5 km, c’est une succession de petites routes très peu fréquentées, revêtues d’ un goudron usé, avec des bosses, des graviers, un peu d’herbe et quelques trous. Les promeneurs et les cyclotouristes y trouveront cependant leur compte, ça roule et il n’y a pas de boue. Les cyclosportifs regretteront d’avoir suivi cet itinéraire qui n’est pas conçu pour la vitesse et les pneus étroits … L’itinéraire est cependant bien choisi, au plus près de la mer qu’on aperçoit entre les haies. Il y a à Colleville une bonne côte, qu’il conviendrait de signaler dans les deux sens : mieux vaut prévenir … Entre le lieu-dit « Les Moulins » et la mer (village vacances, commune de Colleville sur Mer), l’itinéraire emprunte une « voie verte » sur quelques centaines de mètres. Revêtue en stabilisé, elle est autorisée aux chevaux qui la dégradent progressivement. Elle est très étroite (1m) : ce n’est pas un bon aménagement ! Sur le parking du village de vacances, un panneau indique « fin provisoire d’itinéraire ».

Interruption au cimetière américain de Colleville-sur-Mer. On approche du cimetière militaire américain d’Omaha. Un projet de voie verte, porté par le Conseil Général, et qui aurait aussi permis de canaliser les flux de piétons dans les dunes sous le cimetière, n’a pas encore pu voir le jour pour d’obscures raisons. Certains évoquent des arguments « environnementaux » de l’administration française, d’autres un veto de l’administration étatsunienne, voire un ordre de la Maison Blanche elle-même contre cette « autoroute à vélos » (sic ?) sous ce haut-lieu de la mémoire. Il faut donc (pour l’instant ?), remonter sur le plateau et trouver sa place entre les parkings dans la circulation touristique, puis rejoindre la D514 jusqu’à retrouver une route vers la plage d’Omaha (commune de Saint Laurent sur mer, aucune indication pour les vélos). C’est un détour long et laborieux. Lorsqu’on arrive au parking, on retrouve un jalonnement « véloroute littorale ».

Deux pistes cyclables. D’abord, rien ne change : on est sur la route. Puis on trouve au sud de la route une piste cyclable bidirectionnelle, bien revêtue (bitume) mais improprement baptisée « voie verte ». Après un virage, il faut traverser la route pour continuer, cette fois-ci côté mer, et, miracle de la signalisation de police, cette fois-ci sur une « piste cyclable » (strictement identique à la voie verte qu’on vient de quitter. On remarquera au passage que ce changement de côté, qui nécessite pour quelques dizaine de mètres d’aménagement cyclable une ou deux traversée(s) de route selon le sens dans lequel on circule, est visiblement dû à la volonté de préserver intégralement un espace sauvage de parking automobile côté mer … On aurait pu penser que la sécurité des cyclistes valait plus que ça. En saison, on peut craindre que la cohabitation cyclistes/piétons sur cette piste ne soit parfois difficile. En effet, rien n’a été prévu pour les promeneurs, pourtant nombreux.

Les arrières d’Omaha. Un peu à l’est de l’espace central de la plage (lieu-dit « Les Moulins », commune de St Laurent-sur-Mer), la piste s’interrompt. Il faut traverser à nouveau la route, et, par une succession de rues pentues et mal revêtues, de pistes cyclables sur trottoirs (les montées sont rarement au niveau « zéro » recommandé), et de « cédez le passage » à chaque intersection, on contourne les parkings, les monuments et les commerces, pour revenir sur la route du front de mer, qu’un dernier panneau nous invite à emprunter vers Vierville, sans aménagement. L’intérêt de ce parcours compliqué est une énigme (le jalonnement fait ce qu’il peut mais semble s’y perdre aussi, et on peut craindre le pire quand les panneaux auront subi quelques hivers venteux et quelques touristes malveillants). L’intérêt touristique est nul (on voit les arrières d’Omaha, on passe à l’écart des monuments), la sécurité discutable (nombreuses traversées, montées sur trottoirs, rue ensablée…), et, au bout du compte, on se retrouve … sur la route qu’on nous a fait éviter !

Partager l’espace. Appeler « véloroute » cette rue large et rectiligne en bord de mer dans un site touristique est un abus de langage ! Pour qu’elle puisse répondre à la définition (cahier des charges des véloroutes et voies vertes), il aurait fallu l’aménager pour réduire tant la vitesse que le nombre des voitures. Certes, l’espace disponible est mince, mais justement : c’était peut-être l’occasion de se poser de bonnes questions ! Qui doit-on autoriser à circuler en voiture ici ? Les riverains, sûrement. Certains touristes, sans doute (on peut penser aux vétérans ayant des problèmes de mobilité…). Mais les autres ? Ne faudrait-il pas justement les inciter à se garer, et à prendre le temps de marcher le long de cette plage ? Et les piétons justement : ne pourrait-on pas améliorer leur triste sort (à savoir : un trottoir étroit). Il y avait là un bel exercice pratique : au XXIème siècle, dans un lieu de mémoire, dans un site naturel, sur une plage fréquentée, est-il acceptable que l’espace soit avant tout aménagé pour rouler à 50 km/h en voiture ? On dirait que le Conseil Général a répondu « oui »… Avec un petit « mais » : il a mis à chaque extrémité un panneau directionnel pour les vélos, et affiche une véloroute supplémentaire sur ses cartes touristiques …

Et après ? On trouve à Vierville une sorte de voie verte bien revêtue, mais défendue par des barrières (quel intérêt ? Il a fallu construire un contournement en graviers…), et, malgré un panneau de « fin provisoire d’itinéraire » étrangement placé avant l’une d’elles, on rejoint une rue tranquille qui monte vers la D514. Pour aller plus loin vers l’ouest, pas d’alternative (ou alors, par des petites routes de l’intérieur, et à condition d’avoir un bon GPS, car les panneaux sont rares) : Grandcamp est à 11 km, Isigny à 24.

En conclusion. Lorsqu’on a parcouru « pour de vrai » le trait entre Port-en-Bessin et Vierville-sur-Mer, il paraît moins intéressant qu’au premier abord. Une sortie de Port délicate, une jonction à faire, 5 km de belles petites routes qui nécessiteraient des améliorations ponctuelles (revêtement, signalisation), une petite portion de mauvaise voie verte, deux petites portions de pistes cyclables, des interruptions, et une rue le long d’Omaha aménagée en « fausse-vraie » véloroute. Lorsqu’on l’a trouvé, suivre cet itinéraire est plutôt aisé. Le jalonnement est très basique (panneaux normalisés verts sur fond blanc avec logos « vélos », très peu de mentions de destinations et de distances, parfois l’appellation « véloroute littorale », mais aucune mention de l’EV4), mais généralement bien visible et bien orienté, à deux ou trois exceptions près (carrefours sans indication, panneaux mal orientés)

L’ensemble nous laisse sur notre faim, et nous aimerions enfin (à force de répéter…) que d’Isigny à Honfleur, la « véloroute littorale », portion calvadosienne de l’Eurovéloroute 4, affiche d’autres ambitions ! En attendant, les touristes qui, 70ème anniversaire du Débarquement oblige, se pressent déjà sur la D514, n’ont pas encore d’autre alternative qu’un véhicule motorisé pour parcourir ces lieux historiques.

Notre reportage en photos (Crédit photo Jérôme)

Port-en-Bessin marque l’extrémité est de cette portion de la future EV4.

la sortie ouest de Port se fait par une rue étroite, partiellement pavée et surtout très pentue (18%) : les cyclistes sont insuffisamment mis en garde.

Cette sortie est commune avec la véloroute vers Bayeux et le Mt St Michel, que l’on quitte au carrefour avec la D514.

L’itinéraire reprend à côté de l’église de Ste Honorine-des-Pertes.

Il se poursuit sur de petites routes inégalement revêtues mais qui forment un parcours agréable.

Une courte voie verte étroite et au revêtement dégradé par les chevaux marque la fin provisoire à l’est du cimetière militaire d’Omaha.

Sur l’ensemble du parcours, le jalonnement est correct mais rarement explicite.

4 commentaires sur Des nouvelles de l’EV4 (2)

  • André-Pierre

    Même si c’est loin d’être recommandé par la charte des véloroutes et voies vertes, la pente à 18% que Jérôme décrit et que je n’ai pas encore visitée n’est pas une exception. Sur la Loire à Vélo (itinéraire que l’on perçoit a priori comme assez plat), il existe quelques pentes du même acabit permettant de s’élever depuis le lit de la Loire vers les coteaux viticoles.

    Même chose sur la véloroute du littoral en Seine-Maritime, à Fécamp, où la sente Bellet tire tout droit, en suivant la plus forte pente, pour escalader la Côte de la Vierge et éviter le trafic automobile.

    De même, j’ai rencontré au gré de mes randonnées européennes quelques pentes qui nous ont obligé à mettre pied à terre sur quelques centaines de mètres et à pousser le tandem à deux. En montée, c’est un peu sportif mais pas dangereux. Par contre en descente, les aménageurs doivent a minima prévenir les randonneurs de la dangerosité de la pente. Je me souviens avoir rencontré en Allemagne nombre de panneaux « absteigen » (cyclistes, pied à terre) pour des pentes nettement moins prononcées. Et là, je suis prêt à accepter une bonne grosse barrière en haut de la côte (sauf si les voitures son autorisées à emprunter la voie) avec signalisation adéquate pour inciter les cyclistes à effectuer la descente à pied … .

    Que doit faire l’aménageur ? Nous qui sommes voisins de la mer, nous en sommes un peu blasés … mais je suis certain que des randonneurs à vélo habitant l’intérieur des terres sont prêts à se coltiner ces accidents de relief tant qu’ils permettent de ne pas quitter la mer des yeux. Le luxe serait un itinéraire bis par l’intérieur des terres.

  • André-Pierre

    Cet article illustre bien le dilemme qui se pose aux Collectivités Territoriales chargées de réaliser les véloroutes majeures inscrites au Plan National. La première option est d’attendre que la Véloroute soit parfaite, entièrement terminée et sécurisée, pour en faire la promotion, faire venir les cyclistes en masse et bénéficier ainsi des retombées économiques attendues. On le sait, l’EV4 dans le Calvados doit vaincre les réticences de certains maires des communes du littoral qui ne pensent que tout automobile, affronter les services de l’Etat quand il s’agit de traverser ou longer des zones sensibles, enfin se heurter à « d’obscures raisons » dès lors qu’il s’agit du Cimetière Américain de Colleville-sur-Mer. Attendre le tracé parfait risque fort de repousser l’ouverture de la Véloroute aux calendes grecques. La deuxième option est de faire passer coûte que coûte cette Véloroute, en faire la promotion alors qu’elle n’est pas terminée, attirer les voyageurs à vélo, faire la preuve que « ça marche » et améliorer ensuite le tracé quand les réticences seront tombées. Bien sûr, entre ces deux options, le curseur peut-être déplacé à volonté. Développer le tourisme à vélo passe peut-être par une période de compromis.

  • Pour avoir pris la montée citée à Port en Bessin, même en voiture elle n’est pas évidente. La montée en vélo se fera à pied, la descente sera… plus délicate !
    Dans ce cas, il faudra mieux tourner à droite au sémaphore et rejoindre la route qui relie Saint Honorine des Pertes à Port en Bessin : plus de circulation et moins de paysages, certes, mais on peut rester sur son vélo.

    « Par contre en descente, les aménageurs doivent a minima prévenir les randonneurs de la dangerosité de la pente. Je me souviens avoir rencontré en Allemagne nombre de panneaux « absteigen » (cyclistes, pied à terre) pour des pentes nettement moins prononcées. »

    On trouve également ce genre de signalisation en France : exemple à Belle-Ile avant une jolie descente au fond du port de Sauzon (http://goo.gl/maps/Kkhoj).

  • Jérôme

    Le « dilemme des collectivités » évoqué par André-Pierre est un pari qui me semble risqué. Il existe partout en Europe, et maintenant en France aussi, des aménagements réussis. Les commentaires négatifs se répandent rapidement. Les cyclistes ont le choix. Si la fréquentation est faible, et/ou les cyclistes mécontents, cela donnera plus d’arguments aux opposants !